Les soirées électorales déprimantes en cinq poncifs

Le parti des abstentionnistes
C’est déjà assez pénible de supporter les incessantes justifications oiseuses de tous ceux qui tiennent à expliquer pourquoi ils ne votent pas alors que personne ne leur a rien demander, on ne va pas en plus faire le contre-sens de les croire rassemblés vers un but commun et rassemblés en un parti. Dans un pays offrant l’un des spectres politiques les plus larges du monde et au sein duquel il est même permis de choisir parmi plusieurs listes trotskystes, considérer ceux qui ne savent choisir un candidat à leur goût comme réunis en une masse silencieuse-mais-qui-n’en-pense-pas-moins ne sert qu’à flatter ceux qui votent, parfois n’importe comment, en leur permettant de tancer ceux qui attendent benoîtement le candidat de leurs rêves correspondant en tous points à leurs désirs même inavoués. Critiquer les abstentionnistes un soir d’élections, c’est comme regretter l’absence d’hémiplégiques en finale du 100 mètres nage libre ou s’insurger devant l’absence de mosquées au Vatican.

Le front républicain
Depuis que « Sarkozy l’Américain » comme on l’appelle en France (d’après lui)(parce que moi j’ai déjà accolé plein de substantifs à son nom, mais jamais celui-là) a tenté de faire main basse sur l’adjectif républicain, comme si le PSG se rebaptisait « Les joueurs de ballon », elle est devenue assez insupportable, cette expression « front républicain » qui pousse, en cas de triangulaire, les gens de gauche à voter à droite et les gens de droite à roupiller devant Drucker en pétant du gigot-flageolets.

 

Le jeu du FN
Eros Ramazzoti, BHL, le curling, la crise immobilière, Tatayet et Nadine Morano : tout fait « le jeu du FN ». L’important étant non pas de trouver des solutions politiques alternatives probantes, mais de désigner un coupable pratique (en général, celui qui vous fait face au conseil municipal). L’unipolarisation de la vie politique française autour du parti d’extrême-droite est telle depuis vingt ans que tout et son contraire peut « faire le jeu du FN » – un jeu dont l’aspect ludique reste à démontrer. Parlez du FN, et vous serez promptement mis au pilori pour lui avoir fait de la publicité ; ignorez-le et l’on vous accusera d’être aveugle à ses causes et d’abandonner ses électeurs. Un jeu à qui perd gagne, et vice-versa, et qui n’est pas très éloigné de ces conversations où on se demande, entre la poire et le fromage, si la jupe ne fait pas le jeu du violeur, ou si les concerts de rock ne font pas le jeu de Daech.
(Bon, pour Nadine Morano en revanche, ça peut se défendre)

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La vague bleu marine
Déjà, le jeu de mot est à peine digne de Jean Roucas qui, lui-même, n’est pas digne de grand-chose. Surtout, le coup de la brusque montée du FN, resservi à chaque élection, a du plomb dans l’aile. Six millions de bulletins FN en 2015 ? Jean-Marie Le Pen séduisait 5,5 millions d’électeurs au deuxième tour en 2002, et aux législatives de 86, il y a presque trente ans, le FN rassemble déjà près de 3 millions d’électeurs (sur 37 millions d’inscrits, contre 45 cette année). Il est permis de penser que la sensibilité d’extrême-droite, constamment présente dans la vie politique française depuis belle lurette, a été sous l’éteignoir de l’après-Vichy pendant les trente glorieuses, mais juste en trompe-l’œil. On la redécouvre aujourd’hui, c’est tout. 55 ans avant la clientèle de la Belle équipe, ce sont des manifestants pacifistes qui tombaient sous les coups d’une police et d’un gouvernement pas très gauchistes, rue de Charonne. La population, elle, ne semble pas plus raciste aujourd’hui qu’il y a vingt ou trente ans (ou cinquante). Juste, avant, elle avait d’autres cibles à haïr : les partageux et les hippies pour la droite, les patrons et les rentiers pour la gauche. Seuls les rentiers subsistent aujourd’hui mais les français, massivement endettés pour s’acheter des pavillons de banlieue couleur foie gras, se sentent en communion avec les possédants, comme la grenouille est solidaire du bœuf. Alors on se retourne vers des cibles plus traditionnelles. Les pas-de-chez-nous d’abord, bien sûr, même s’ils sont de chez nous. Les intellectuels ensuite : les journalistes forcément de gauche/vendus, les bobos (ie ceux que leurs études supérieures destinaient à rejoindre les rangs de la petite bourgoisie de droite mais qui s’échinent à voter à gauche, les traitres), et les « salons parisiens », refuge fantasmé des populations interlopes (de même qu’un néocon américain va dire « new-yorkais » pour dire juif et « californien » pour dire homosexuel), Paris symbole de cette tour de Babel multiculturelle que dénoncent les blondes Le Pen pourtant élevées à Saint-Cloud et franciliennes farouches. Et les juifs en option, mais c’est plus compliqué parce que bon, « les juifs, au moins, ils savent y faire avec leurs arabes, là-bas ».

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C’est la faute au chômage
En 2002, quand le FN arrive au second tour de l’élection présidentielle, la France sort d’une période d’embellie remarquable du marché de l’emploi, et le chômage est redescendu autour de 8 %. Et l’Action Française n’a jamais été si rayonnante que dans les florissantes années précédant la guerre de 14-18, et a commencé à décroître alors même que la crise de 29 faisait exploser le chômage. Bien plus que les cycles économiques, ce sont des cycles historiques plus dramatiques (conflits armés, changements de régime) qui semblent corrélés aux pics de popularité de l’extrême-droite. Après 70 ans de république paisible, le souvenir des années 30 et 40 perd aujourd’hui ses témoins directs et la tentation du recours aux solutions expéditives, au repli identitaire et à la désignation de bouc-émissaires n’est plus freinée par la mémoire proche. Le FN est et reste le parti anti-immigration avant tout. Il suffit pour s’en convaincre de superposer la carte de ses meilleurs scores politiques avec celle de la répartition territoriale des populations issues de l’immigration, naturellement plus nombreuses sur la côte faisant face au Maghreb et dans les ex-régions industrielles du Nord et de l’Est. Ce qui permet d’écarter un autre poncif fâcheux : non, le finistérien et le landais ne sont pas intrinsèquement vaccinés contre le racisme. Ils ont juste moins de cibles sous les yeux.

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