california dreamin’

Quand tu viendras à San Francisco, souviens-toi bien, il faut prendre la ligne N vers Judah jusqu’au terminus d’Ocean Beach, culbuter la grande dune, longer la plage jonchée de crabes démembrés et de crevettes trépanées sous le regard satisfait des mouettes ventripotentes, te faire renifler le cul par les chiens défoncés par l’iode et l’espace et qui sont les derniers vrais hippies de la ville, rentrer dans la forêt et t’y perdre un peu, retrouver El Camino Del Mar, choisir une maison sur Sea Cliff Avenue pour quand t’auras gagné deux ou trois fois à la loterie, opter courageusement pour le park trail, regretter presque aussitôt de ne pas être venu en baskets, arpenter Baker Beach et ses gamins hilares les pieds dans l’eau, retirer le sable de tes godasses sur l’un des bunkers qui protégeaient l’entrée de la baie contre Dieu sait quoi puisqu’ici est la fin du monde, grimper encore à travers le Presidio et avoir soif, retrouver la foule et les jus mangue-goyave au pied du Golden Gate, poursuivre jusqu’à la Marina au milieu des joggeurs qui peinent à suivre leurs clebs et des post-hipsters-néo-je-sais-pas-quoi, prendre le 43 pour enjamber Laurel Heights parce que ça va bien de grimper, flâner sur Haight St au milieu des gens souriants, des supérettes whole food et des odeurs de beuh, passer deux heures à Amoeba, ressortir avec des disques que tu as déjà mais pas en vinyls, rentrer exsangue à l’hôtel sur Union Square et constater dans le miroir de ta salle de bain que les gens souriaient surtout à ton coup de soleil couleur Golden Gate drôlement asymétrique.

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air claquos one

L’avion vole au-dessus des Hespérides (je ne suis plus sûr du nom exact des îles du nord-ouest de l’Ecosse alors autant leur donner un lustre mythologique)(renseignement pris, les puristes préfèrent les nommer les Hébrides), morceaux de bois calcinés flottant sur la mer bleu sombre, je les observe à travers le hublot que commencent à moucheter de petites étoiles de gel tels les pistils sur lesquels soufflait la dame en couverture du gros dictionnaire illustré Larousse de mon père, bref je regarde la terre d’en haut en attrapant la part de camembert sur mon plateau-repas, mais le fromage s’échappe de ma main et part rouler quelque part sous le siège de ma voisine autant qu’une part triangulaire de fromage au lait même pas cru puisse rouler. Ladite voisine sexagénaire constate mon désarroi, je tends rapidement le bras à tâtons sous son siège dans l’espoir d’un sauvetage éclair, sans succès. Elle et moi comprenons alors, sans mot dire, que le niveau d’intimité entre nous, jusqu’ici strictement délimité par un accoudoir que j’accapare sans vergogne, pourrait atteindre rapidement des sommets inattendus : pour accéder au fromage tant désiré, il me faudrait plonger sous le siège de ma voisine ménopausée pendant qu’elle relèverait sa tablette tout en tenant son plateau à bout de bras. Je me retrouverais alors dans la délicate position de l’autruche apeurée, la tête équivoquement positionnée sous son corps, tout en exposant à la vue de tous et de toutes la naissance de mon séant en raison de cette coquetterie un peu ridicule qui me pousse encore à acheter, à quarante ans révolus, des jeans slims à taille assez basse. Pendant que j’imagine la scène avec angoisse, je vois sur son écran qu’elle écoute Zaz, et décide qu’il n’est décidément pas question que notre relation s’érotise plus avant. Je lui signifie d’un air faussement débonnaire que tant pis, c’est trop loin, ne vous donnez pas la peine de vous déranger, merci bien madame.
A l’heure où j’écris ces mots, alors qu’une étrange croix de rocs et de neige balafre l’Islande, le malaise n’est pas tout-à-fait dissipé. Il reste 6000 kilomètres.

450 post

En dépit du décevant concours action ou vérité lancé par la vingtaine d’ESCP au-dessus du Groenland (ces épiciers n’ont aucun sens de l’action), j’étais assez satisfait de ce vol. Jusqu’à ce que mon voisin se saisisse de sa serviette rafraîchissante au citron (tu sais, l’espèce de kleenex imbibé de liquide vaisselle que même les restaurants chinois offrant un buffet à volonté n’osent plus proposer), s’essuie les doigts avec, puis s’en frotte voluptueusement l’intégralité du visage, du cou au front, du contour des yeux à l’arrière des oreilles, et peut-être même de l’arrière des oreilles au contour des yeux, les détails sont flous, j’étais en état de choc.
Quand il est parti aux toilettes après le repas, mon imagination a été ma pire ennemie.