j’avais le cafard

depuis une semaine ou deux.
Je ne t’en ai pas parlé, non, je ne voulais pas t’inquiéter pour si peu.
J’avais le cafard donc, je le voyais tous les soirs ou presque, toujours seul, le plus souvent sur le plan de travail de la cuisine (oui, j’appelle pompeusement « plan de travail » les 50 cm séparant l’évier des plaques de cuisson ; le luxe, c’est d’abord une question de vocabulaire).
Il semblait parfois petit, parfois plus imposant, mais enfin il était là, qui me regardait (m’admirait ?) à l’heure où les grands fauves du Katanga partent chasser la gazelle de Thomson dans la savane, et où je vais chercher un Kinder Bueno dans le frigo.
Un lien s’est tissé, jour après jour, il m’attendait, quand bien même il me voyait parfois saisir un mouchoir funèbre dans lequel je l’enserrais – oh mais avec quelle délicatesse ! –  avant de lui faire découvrir l’exotisme turquoise des eaux tourbillonnantes de mes waters (j’aime bien dire waters, à chaque fois je visualise une publicité avec Georges Clooney en dame pipi)(waters ?).
Le lendemain il revenait d’entre les morts, enfin pas tout à fait le même, ni tout à fait un autre, bref je lui récitais du Verlaine en attrapant un mouchoir et nous coulions des jours heureux.
Mais tu sais l’ingratitude des idoles.
Je me suis lassé.
J’ai voulu recouvrer mon intimité vespérale.
Surtout, je n’étais pas prêt à partager mes Kinder Bueno.
Je lui ai signifié la fin de notre cohabitation : Jean-Pierre, il faut que tu partes, si la maréchaussée découvre que j’héberge un sans-papier, qui plus est polygame (oh ne me racontes pas de carabistouilles Jean-Pierre, je suis sûr que tes mœurs sont des plus légères), je vais avoir des soucis administratifs sans fin (oui, j’ai mis ça sur le compte de la pression gouvernementale, ça m’a paru plus délicat que de le confronter à mon conformisme petit-bourgeois).
En guise de repas d’adieu, je lui ai patiemment concocté des petites boulettes de lait concentré sucré (et d’acide borique pour faire le liant, sinon c’est un peu écœurant et je ne voulais pas aggraver son cholestérol) que j’ai disséminées, ça et là, sur le passage qu’il avait coutume d’emprunter quand l’espoir de nos rencontres nocturnes le poussait à dégourdir ses six petites pattes.
Repu, il est parti, pour un monde meilleur.
Sans un mot, sans une lettre d’adieu, tout simplement (c’est tout Jean-Pierre ça).
Adieu mon cafard.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s