j’ai dit dans les yeux

J’étais parti acheter des lunettes pour remplacer les actuelles qui me donnent un peu trop l’air d’un ingénieur chimiste de Karlsruhe et j’ai l’impression que c’est la crise aussi chez les opticiens déjà parce que c’est vide de chez vide dans les boutiques (mais peut-être que les gens ont en ce moment précis envie de rester dans le flou exprès) et aussi parce que le non merci, je regarde poli mais ferme que tu leur envoies quand ils te sautent sur le paletot dès la porte passée n’est suivi d’aucun effet tangible, comme dans ces rêves où les mots n’ont plus aucune prise sur la réalité, là le gars reste sur tes talons et commente les caractéristiques techniques de chaque paire sur laquelle se porte ta myopie, t’es bon pour le cours magistral de lunetterie. Mais le truc, qui m’a presque gêné j’avoue, c’est leur propension (que je n’avais pas remarqué auparavant, c’est peut-être une spécialité de Montreuil)(le communisme comme vecteur de chaleur humaine), c’est leur insistance à te chausser eux-mêmes les lunettes, dans un geste non seulement très signifiant (vois le monde à travers mes yeux) mais aussi assez intime, les mains qui effleurent ton visage, prennent soin de poser délicatement les branches sur tes oreilles, cette manière qu’ils ont, une fois l’objet en place, de te regarder droit dans les mirettes comme pour te sonder jusqu’au fond de ton cortex avec un petit sourire béat  (parce que forcément chaque paire te va très bien), je ne suis tombé que sur des garçons mais ça m’aurait peut-être chatouillé si une fille à corsage m’avait enfilé dix paires de lunettes d’affilée (je suis un garçon sensible aussi), et quand tu hésites entre deux paires et seulement deux paires ils t’en proposent quand même dix autres juste pour te signifier te gênes pas ici c’est la grande partouze du globe oculaire, et quand tu lances le terrible je vais réfléchir dont ils savent parfaitement qu’il signifie en fait je vais aller voir en face, la panique sur leur visage, d’un coup ils feraient tout pour te retenir quelques minutes de plus, des devis, des photos imprimées de ta tronche avec plusieurs paires, face/profil comme en prison, et toi finalement, après toutes ces photos effrayantes et toutes ces haleines de ces opticiens déçus, tu finis par prendre la paire que tu voulais dès le départ, en trois minutes, dans une boutique où on t’emmerde pas.

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