l’à-part des choses

Little darling, it’s been a long cold lonely winter
Little darling, it feels like years since it’s been here
Here comes the sun, here comes the sun

J’écoutais Nina Simone, plus exactement je me la jouais dans ma tête et je l’écoutais en même temps, dans cet amphi plein, trois cents gusses, tous les professionnels de la profession, du vieux barbu chauve en veux-tu en voilà, la grande soirée de lancement, et moi devant eux sur l’estrade avec mes cinq collègues en train de présenter la nouvelle pravda du secteur, sauf que je n’entendais rien des discours pompeux, des sous-entendus balourds et du cirage de pompe, j’écoutais Nina, j’étais loin, loin loin loin loin loin, si loin, des fois je fais ça je pars c’est assez agréable personne ne sait, quelques minutes qui semblent une vie.
Sauf que tout d’un coup on m’a donné la parole avec l’intention clairement affichée que je la prenne, évidemment j’avais pas écouté la question, trois cents personnes attentives devant moi, panique intérieure, je commence à préparer une échappatoire, mais en fait non, c’était pas moi c’était un autre qui était de corvée, heureusement parce que moi je sais pas ce que j’aurais répondu sans la question, j’aurais trouvé un moyen mais j’aurais cru que tout le monde savait que j’étais loin, pris la main dans le pot de confiote.
Mais peut-être j’aurais eu un vrai moment d’inconscience, comme dans les films, d’un air très décidé de quitte ou double j’aurais enjoint tous ces vieux messieurs et ces rares jeunes filles à arrêter là le calvaire et à chanter du Nina Simone à fond tous ensemble en se dirigeant tranquillement vers le buffet, au moins ça aurait fait le tri net, j’évalue à une demi-douzaine ceux et celles qui seraient venus me dire merci, les autres auraient ronchonné, interloqués, méfiants, je sais pas toi mais moi je fantasme souvent ce genre d’incongruité, d’irruption du réel vrai dans la comédie sociale, évidemment je n’en fais rien, je me contente d’attendre le buffet où, là, on peut identifier les personnes vivantes ravies de parler d’autre chose que de la profession, souvent j’ai remarqué que ces personnes portent des jupes, les garçons dans ces environnements-là ont du mal à parler d’autre chose que de ce pour quoi ils se pensent importants, on leur intime depuis tout petit il faut que tu assures mon fils alors ils assurent, leurs arrières, et gardent le masque coûte que coûte, les filles elles n’en font pas une telle histoire, elles savent que pour arriver au poste du vieux barbu chauve elles devront le plus souvent devenir de vieux barbus chauves et merde, non, elles font la part des choses.

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