voisin voisine

Que j’te raconte.

Dans mon ancien appart’, j’avais comme voisin un vieux à béret et manteau grisâtre, qui sentait le rance et l’urine, dès qu’il ouvrait sa porte ça exhalait une puanteur terroir telle qu’il fallait aussitôt aérer toutes les parties communes. Le dimanche matin, au moment précis où le djeun’ du dessus, une heure après son retour d’after, arrêtait enfin les infrabasses de machina, le vieux d’à côté entamait « Maréchal nous voilà ». D’autres trucs du même acabit aussi, le bonhomme était mélomane, des chants militaires, des comptines teutonnes, on était gâté. C’était pas pour m’emmerder moi hein, plutôt les autres locataires du palier, franchement maghrébins et incroyablement patients.

Et bah, madame Chaquès, c’est encore autre chose. C’est le top.

(Prononcer « Chakèss »)

(Mais prononcer une seule fois, parce qu’à la troisième fois, elle apparait dans un nuage de fumée violette, comme Belzébuth au Moyen-âge)

Madame Chaquès, elle a l’âge de la guerre d’Espagne et l’amabilité des vainqueurs, sauf que même les franquistes n’ont pas pu la supporter, ça doit être la seule bouffeuse de communistes exilée de force en France.
Physiquement, un sac d’os recouvert de parchemin jaunâtre, on dirait le squelettique laquais des forces du mal dans Eternal Darkness (ça te dit surement rien mais tu vois, le genre « squelettique laquais des forces du mal » quoi), une fière moustache Errol Flinn, des dents safranées, des lunettes intégralement remboursées par la sécurité sociale, habillée en tricoté main des pieds à la tête, le bonnet de Guy Roux vissé sur l’occiput été comme hiver. Quand elle te croise la première fois, elle geint et boitille, tu songes à l’abattre pour abréger ses souffrances et puis non, tu lui portes son sac, t’es humain. Sauf que quand tu la vois par la fenêtre cavaler comme un lièvre en rut dans l’avenue avec quinze kilos de poireaux dans son sac, t’as des mots pas aimables qui te viennent à l’esprit.

Elle habite en dessous. Tout contre.

Madame Chaquès a appelé les flics un jour parce que le chien de ses voisins de palier perdait ses poils qui venaient s’échouer au gré du vent sur ses géraniums, et qu’il fallait leur coller une amende, n’est-ce-pas monsieur l’agent (pour pertes de poils intempestives, sans doute)(rigole pas, c’est sûrement en préparation place Beauvau)(perso ça m’arrangerait moyen).

De toute façon, Madame Chaquès a appelé les flics contre à peu près tout l’immeuble.

Madame Chaquès un jour s’est plaint à mon proprio car mon fils âgé alors de 3 ans courait toute la journée dans le couloir. Sauf que ledit chérubin exerçait alors ses prédestinations au sprint dans un jardin d’enfants de Belleville.

Madame Chaquès, des fois, le week-end, quand on écoute la musique un peu fort avec junior, elle monte tambouriner à la porte pour râler, alors on coupe le son et on chuchote en pouffant pendant qu’elle s’énerve sur la sonnette, des insultes andalouses marmonnées juste assez fort pour qu’on entende quand même, ça dure 5 bonnes minutes. Elle redescend chez elle faute de, sa porte claque, et hop, re-musique, un peu plus fort. Dix minutes après, elle remonte, obligé, et on recoupe le son en rigolant, obligé. Etc. (ad lib).

Madame Chaquès, une fois, mon sac d’aspirateur s’est vidé sur son balcon. Mais c’est un accident, je le jure, l’anecdote sert même à illustrer la définition du mot « accident » dans le Littré, t’as qu’à voir.

Madame Chaquès, elle a des fuites aussi. Pas seulement au niveau du canal urinaire, des fuites d’eau, chez elle, et comme j’habite au-dessus, elle est persuadée que ça vient de chez moi, sauf que non. Donc elle vient tous les semestres avec des constats à l’amiable à remplir, toute mielleuse, et mois aussi, tout mielleux, je remplis. Sauf que malencontreusement je me trompe toujours de case à cocher, ou de nom, ou de dégât, par accident, c’est ainsi. L’assureur ne peut rien en faire de ses constats, alors il les lui renvoie et elle revient. Quelque chose entre les douze travaux d’Asterix et le Procès de Kafka.

Madame Chaquès, un jour qu’elle m’avait pompé tellement d’air que j’en étouffais, je l’ai saisie par les bras, et je l’ai secouée un peu, en faisant la grosse voix. Depuis, ça va mieux.

Madame Chaquès, fallait la voir à la dernière fête de voisinage, dès 10h du mat’, plantée au rez-de-chaussée devant l’ascenseur avec un vieux cake posé sur une table pliante, des fois un voisin se pointait poliment, au bout de dix minutes de jérémiades et de commérages et de méchancetés il se barrait fissa. (Note : penser à organiser une fête de voisinage OFF l’an prochain)

Madame Chaquès, elle a failli mourir dix fois, et pas du tout par accident, lorsqu’elle pétait les burnes 24/24 aux ouvriers qui refaisaient les parties communes l’an passé.

Mais un jour, elle va mourir pour de bon. Je répète : pour de bon.

Alors j’ai toujours une bouteille au frais.

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