Orange, ô désespoir

L’étonnement politique est une amnésie récurrente.
S’étonner de l’élection de Donald Trump à la présidence américaine, c’est oublier que cette nation, par ailleurs admirable à de nombreux points de vue, a été fondée par des esclavagistes bigots et a élu et réélu Richard Nixon, Ronald Reagan et Georges W. Bush.
C’est oublier que l’argumentation et la décence constituent non pas la règle, mais l’exception en matière électorale, ici comme ailleurs.
C’est oublier que la rancœur, le fantasme, la frustration et l’égocentrisme demeurent des stimuli humains bien plus puissants.
C’est oublier que l’inattendu réside bien davantage dans l’élection d’un président démocrate noir à la faveur d’une élégance rare et d’une opposition à l’encéphalogramme plat.
C’est oublier qu’à force de ringardiser l’éducation et la culture classiques, on favorise l’émergence de leaders d’opinion éructant ad nauseam leurs trois cents mots de vocabulaire repris en chœur par la foule transie.
C’est oublier que les galériens préfèrent la promesse d’une escale paradisiaque à celle d’une diminution des coups de fouet, que les galériens sont nombreux en démocratie post-industrielle, et que seule l’extrême-droite propose des solutions intelligibles à leurs problèmes, fussent-elles insensées.
C’est oublier que le conservatisme croissant des baby-boomers ventrus incline tout l’Occident sur sa droite, tandis qu’avec les derniers anciens combattants a disparu la mémoire des cicatrices historiques creusées par la démagogie et l’outrance.
C’est oublier que l’ouverture galopante des frontières commerciales et industrielles a ses gagnants et ses perdants, ces derniers étant logiquement un peu moins ouverts à la fraternité universelle.
C’est oublier qu’une femme vaut toujours moins qu’un homme.

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Chaque pot a son couvercle

On en était à chercher un nom pour un club de célibataires (« Brad et Angelina et aussi nous » tenait la corde) quand tout à coup, semblant crever le ciel et venant de nulle part, surgit une idée aussi lumineuse qu’un tweet éméché d’Hervé Mariton. Ce dont le monde avait besoin, ce n’était pas d’un club célib’, c’était de stations célib’. Oui, comme les stations vélib’, mais là tu ne repars pas avec un bicloune. Et comme avec les vélib’, tu sais à l’avance qu’il y aura des petits soucis d’usure, une pédale rouillée ou un frein tout mou, tu sais aussi que les gamins du quartier l’ont déjà retourné dans tous les sens juste pour faire le con, mais au moins c’est disponible de suite et t’as toujours l’espoir de tomber sur un truc vaguement correct de temps à autre. L’important, c’est de prendre quelques instants de réflexion quand tu choisis ton modèle, tu tapes du bout de la godasse dans le pneu arrière, tu tripotes le levier de vitesse d’un pouce aguerri, et si ça ne grince pas trop, hop.
Alors je te vois venir, « oui mais si on tombe sur un exemplaire qui tient la route et qu’on veut le garder ? ». Et bah non, viens pas foutre mon business model en l’air, on va taxer à mort ceux qui ne rapportent pas leur engin dans les délais prévus. Si tu veux le tien rien que pour toi, tu fais comme les autres, tu vas investir un max dans un exemplaire à la peinture encore fraîche en espérant que tu ne te le feras pas encore piquer au coin d’une rue – sans même parler de l’obligation, au bout d’un an ou deux, de lui changer le guidon qui s’affaisse et la selle flagada, « finalement j’aurais aussi vite fait d’en acheter un autre et de refiler celui-là à un pote ».
J’ai appelé JC Decaux, ils sont comme des fous.

Les soirées électorales déprimantes en cinq poncifs

Le parti des abstentionnistes
C’est déjà assez pénible de supporter les incessantes justifications oiseuses de tous ceux qui tiennent à expliquer pourquoi ils ne votent pas alors que personne ne leur a rien demander, on ne va pas en plus faire le contre-sens de les croire rassemblés vers un but commun et rassemblés en un parti. Dans un pays offrant l’un des spectres politiques les plus larges du monde et au sein duquel il est même permis de choisir parmi plusieurs listes trotskystes, considérer ceux qui ne savent choisir un candidat à leur goût comme réunis en une masse silencieuse-mais-qui-n’en-pense-pas-moins ne sert qu’à flatter ceux qui votent, parfois n’importe comment, en leur permettant de tancer ceux qui attendent benoîtement le candidat de leurs rêves correspondant en tous points à leurs désirs même inavoués. Critiquer les abstentionnistes un soir d’élections, c’est comme regretter l’absence d’hémiplégiques en finale du 100 mètres nage libre ou s’insurger devant l’absence de mosquées au Vatican.

Le front républicain
Depuis que « Sarkozy l’Américain » comme on l’appelle en France (d’après lui)(parce que moi j’ai déjà accolé plein de substantifs à son nom, mais jamais celui-là) a tenté de faire main basse sur l’adjectif républicain, comme si le PSG se rebaptisait « Les joueurs de ballon », elle est devenue assez insupportable, cette expression « front républicain » qui pousse, en cas de triangulaire, les gens de gauche à voter à droite et les gens de droite à roupiller devant Drucker en pétant du gigot-flageolets.

 

Le jeu du FN
Eros Ramazzoti, BHL, le curling, la crise immobilière, Tatayet et Nadine Morano : tout fait « le jeu du FN ». L’important étant non pas de trouver des solutions politiques alternatives probantes, mais de désigner un coupable pratique (en général, celui qui vous fait face au conseil municipal). L’unipolarisation de la vie politique française autour du parti d’extrême-droite est telle depuis vingt ans que tout et son contraire peut « faire le jeu du FN » – un jeu dont l’aspect ludique reste à démontrer. Parlez du FN, et vous serez promptement mis au pilori pour lui avoir fait de la publicité ; ignorez-le et l’on vous accusera d’être aveugle à ses causes et d’abandonner ses électeurs. Un jeu à qui perd gagne, et vice-versa, et qui n’est pas très éloigné de ces conversations où on se demande, entre la poire et le fromage, si la jupe ne fait pas le jeu du violeur, ou si les concerts de rock ne font pas le jeu de Daech.
(Bon, pour Nadine Morano en revanche, ça peut se défendre)

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La vague bleu marine
Déjà, le jeu de mot est à peine digne de Jean Roucas qui, lui-même, n’est pas digne de grand-chose. Surtout, le coup de la brusque montée du FN, resservi à chaque élection, a du plomb dans l’aile. Six millions de bulletins FN en 2015 ? Jean-Marie Le Pen séduisait 5,5 millions d’électeurs au deuxième tour en 2002, et aux législatives de 86, il y a presque trente ans, le FN rassemble déjà près de 3 millions d’électeurs (sur 37 millions d’inscrits, contre 45 cette année). Il est permis de penser que la sensibilité d’extrême-droite, constamment présente dans la vie politique française depuis belle lurette, a été sous l’éteignoir de l’après-Vichy pendant les trente glorieuses, mais juste en trompe-l’œil. On la redécouvre aujourd’hui, c’est tout. 55 ans avant la clientèle de la Belle équipe, ce sont des manifestants pacifistes qui tombaient sous les coups d’une police et d’un gouvernement pas très gauchistes, rue de Charonne. La population, elle, ne semble pas plus raciste aujourd’hui qu’il y a vingt ou trente ans (ou cinquante). Juste, avant, elle avait d’autres cibles à haïr : les partageux et les hippies pour la droite, les patrons et les rentiers pour la gauche. Seuls les rentiers subsistent aujourd’hui mais les français, massivement endettés pour s’acheter des pavillons de banlieue couleur foie gras, se sentent en communion avec les possédants, comme la grenouille est solidaire du bœuf. Alors on se retourne vers des cibles plus traditionnelles. Les pas-de-chez-nous d’abord, bien sûr, même s’ils sont de chez nous. Les intellectuels ensuite : les journalistes forcément de gauche/vendus, les bobos (ie ceux que leurs études supérieures destinaient à rejoindre les rangs de la petite bourgoisie de droite mais qui s’échinent à voter à gauche, les traitres), et les « salons parisiens », refuge fantasmé des populations interlopes (de même qu’un néocon américain va dire « new-yorkais » pour dire juif et « californien » pour dire homosexuel), Paris symbole de cette tour de Babel multiculturelle que dénoncent les blondes Le Pen pourtant élevées à Saint-Cloud et franciliennes farouches. Et les juifs en option, mais c’est plus compliqué parce que bon, « les juifs, au moins, ils savent y faire avec leurs arabes, là-bas ».

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C’est la faute au chômage
En 2002, quand le FN arrive au second tour de l’élection présidentielle, la France sort d’une période d’embellie remarquable du marché de l’emploi, et le chômage est redescendu autour de 8 %. Et l’Action Française n’a jamais été si rayonnante que dans les florissantes années précédant la guerre de 14-18, et a commencé à décroître alors même que la crise de 29 faisait exploser le chômage. Bien plus que les cycles économiques, ce sont des cycles historiques plus dramatiques (conflits armés, changements de régime) qui semblent corrélés aux pics de popularité de l’extrême-droite. Après 70 ans de république paisible, le souvenir des années 30 et 40 perd aujourd’hui ses témoins directs et la tentation du recours aux solutions expéditives, au repli identitaire et à la désignation de bouc-émissaires n’est plus freinée par la mémoire proche. Le FN est et reste le parti anti-immigration avant tout. Il suffit pour s’en convaincre de superposer la carte de ses meilleurs scores politiques avec celle de la répartition territoriale des populations issues de l’immigration, naturellement plus nombreuses sur la côte faisant face au Maghreb et dans les ex-régions industrielles du Nord et de l’Est. Ce qui permet d’écarter un autre poncif fâcheux : non, le finistérien et le landais ne sont pas intrinsèquement vaccinés contre le racisme. Ils ont juste moins de cibles sous les yeux.

ad nauseam

Les messages rassurants ou non de ceux qui n’étaient pas loin et de ceux, effarés, qui étaient ailleurs circulent encore parmi, déjà, des propositions de l’image-qui-symbolisera (le Fluctuat nec mergitur a le mérite de passer les frontières sans s’abaisser à l’anglais), des publicités pour des sites de livraison à domicile et les premières récupérations nauséabondes crachées par exactement ceux dont on n’attendait pas mieux.
Et, aussi, Le pont Mirabeau, repris ici et là.
Et il est permis de penser que c’est non seulement le « commentaire » le plus pertinent du jour (de l’année) mais aussi ce qui manque, la poésie, au sens infiniment large du mot, et ce qui permettra d’en sortir, par le haut, quand la rationalité git au sol quelque chose doit prendre le relai, qui, un instant, élève, décale, interroge, protège.

Et les emmerde.

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

à l’est, l’eden

Au moment de choisir une destination estivale, ma progéniture adolescente se laissa convaincre d’opter pour Prague sur la foi d’arguments culturels imparables (« tu verras, c’est plein de jolies filles et de bière pas chère »).

Autant dire qu’au retour, il était déjà impatient de découvrir les richesses architecturales de Cracovie et le patrimoine historique de Budapest. En protégeant les pays de l’Est de la suffisance occidentale sans entamer leur alcoolisme atavique et la génétique avantageuse de leur population féminine, le communisme a créé à sa chute une sorte d’eldorado pour minecrafteurs en tongs.
Non pas que Junior soit resté complètement insensible au charme douloureux du vieux cimetière juif de Prague, où les tombes se chevauchent pêle-mêle dans une cavalcade immobile depuis des siècles ; ni à la beauté radieuse de l’intérieur Art Nouveau de la vieille église de Vyzehrad qui veillait sur la ville bien avant que le pont Saint-Charles n’attire sur la Moldau les touristes chinois comme autant de papillons de nuit vibrionnant à l’aveuglette autour d’une lanterne.
Mais bon, il aimait autant mater les jambes des filles.

americone dream

En revenant de la Coit Tower qui domine Telegraph Hill, je me disais qu’il fallait quand même avoir le sens de l’humour pour donner son nom à une grande tour phallique quand on s’appelle Coit, et, va comprendre, « humour » et « coit » m’ont fait penser à Stephen Colbert et tandis que je descendais les Filbert Steps (oublie le Golden Gate Bridge, les fresques de Mission, la prison d’Alcatraz, les maisons victoriennes d’Alamo Square, les smoke shops de Haight-Ashbury, les t-shirt en filet de Castro et la Transamerica Pyramid : le seul truc immanquable à San Francisco, ce sont les Filbert Steps), j’ai réalisé que je n’avais jamais essayé sa Ben & Jerry’s et que quand même, hein, ça devait être l’heure du goûter quelque part. De retour à l’hôtel avec un gros pot de crème glacée vanille mêlée de coulis caramel et de morceaux de gaufre au chocolat, je réalisai soudain que je n’avais ni cuillère pour manger ça proprement, ni freezer pour stocker le pot de glace quand il serait entamé. Autant te dire que j’ai maté les Oscars en plein sugar rush, ricanant aux vannes pas toutes drôles, les doigts maculés de calories fondantes et le menton maronnasse (et oui, j’ai bien essayé de plier le couvercle pour lui donner une vague forme de cuillère, mais ça fait trampoline)(cela dit, ce gros éclat de caramel apporte une touche bohème à la tête de lit).

un bon plan pour grossir entre noël et pâques

En sortant de chez Zitouna, le meilleur resto oriental de San Francisco sis en plein quartier chinois-trop-pauvres-pour-habiter-dans-le-quartier-chinois, je me sentais comme une oie du Périgord qu’on aurait gavé de (délicieux) couscous et tu sais, au début les oies n’apprécient pas spontanément qu’on insère un tube de bouffe gros comme une barre de pole dance dans leur gosier mais à la fin elle sont tellement accros qu’elles se bastonnent pour la séance de deepthroat, bref, je subissais mon couscous en descendant Polk St quand je croisai un gentil monsieur en fauteuil roulant qui, lui, remontait la forte pente à reculons, en poussant avec ses pieds, dans une sorte de moonwalk à roulettes désespéré. Etant baptisé et confirmé dans la communauté de l’église catholique, apostolique et romaine, je lui proposai mon aide à contre-coeur mais il se mit à m’insulter copieusement dans un dialecte d’Europe de l’Est que je ne cherchai pas à identifier précisément. Poursuivant ma route vers Market St, je vis un clodo torse nu qui cuisait au soleil et qui, à mesure que je m’approchais et que ma myopie et mes préjugés se dissipaient, s’avérait être un boudhiste bon teint en pleine méditation sur le trottoir (à ma décharge, de loin, la position du lotus ressemble beaucoup à celle du poivrot mendiant des deux mains pour doubler ses chances), seulement vêtu d’un bermuda Ralph Lauren, ceux avec les plus gros logos brodés du monde. Je dépassai les bâtiments administratifs d’inspiration néo-communiste du Civic Center et débarquai enfin sur la place partagée équitablement entre un squat de crackheads édentés et un grand marché bio-bobo en plein air – où le choux Kale s’échange à 1 $ la botte et pas à 30 € le kilo comme l’achètent les foodistas parisiennes recherchant désespérément à alléger leur conscience et leur estomac du pot de Nutella englouti la veille. Il était 14 heures environ, les maraîchers remballaient leurs stands et distribuaient les restes de choux aux homeless et, ma foi, faute de désintox, une bonne détox ne pouvait pas leur faire de mal. Pour ma part, je décidai que si je poussais jusqu’à The Posh Bagel en marchant du côté ensoleillé de Sutter St, j’aurais sans doute sué suffisamment de couscous pour avoir droit à un cronut chococo avant la sieste. Je n’étais plus à une contradiction près.